javert: chibi artwork of lysandre & professor sycamore from pokémon xy standing next to each other. sycamore is smiling and waving at the viewer (pkmn prfr chibi)
Samifer ([personal profile] javert) wrote in [community profile] teamflare2023-02-16 12:00 pm

[Pokémon X&Y] Sous un autre nom

Titre: Sous un autre nom
Fandom: Pokémon X&Y
Pairing: Professeur Augustine Platane/Lysandre
Rating: T
Résumé: Le professeur affublait tout un chacun de petits noms que tout le monde autour de lui semblait apprécier. Pas des diminutifs, non, plutôt des termes affectueux. Au début, Lysandre ne l'avait remarqué que quand il les adressait aux pokémons du laboratoire. Il était particulièrement attentionné envers sa carchacrok, qui se comportait en sa présence plus comme un ponchiot de salon que comme un reptile quasiment plus grand que lui et pesant le quadruple de son poids. Par conséquent, il n'avait pas trouvé sa tendance à l'appeler « Ma petite chérie d'amour » ou « Ma fifille adorée » très alarmante.
Notes: Fic écrite pour le défi hey sweetheart de #ficwip. Le but était d'écrire une fic ou faire un dessin incluant le mot « sweetheart » ou équivalent dans une autre langue. J'ai décidé de partir sur « mon cœur. » Le titre vient de Roméo et Juliette de Shakespeare, parce que je suis très original.
Lien AO3: Ici.





Lorsque Lysandre était bien plus jeune, à cet âge où l'on ne ressent pas encore d'embarras à l'idée d'être aimé par ses géniteurs, son père avait pris l'habitude, en privé, de l'affubler d'un surnom que personne d'autre ne se risquait à utiliser. Au fil des années, tandis qu'il se rendait compte que le surnom servait de substitut à un amour paternel qu'on peinait à lui offrir, l'affection que Lysandre ressentait en entendant ce simple mot s'était teintée d'une amertume inévitable. En contrepartie, maigre consolation que cela puisse paraître, le deuil – de cette relation, et de son père ensuite – n'en avait été que plus aisé.

Malgré tout, il en était ressorti avec un certain dédain pour les diminutifs et autres surnoms. Raccourcissez le nom et vous raccourcissez l'homme : une philosophie qu'il n'avait aucun de mal à faire respecter. Personne ne se serait risqué à l'adresser autrement que par son nom ou par son titre, et le faire subir aux autres ne l'intéressait pas beaucoup plus.

De temps en temps, il avait fait la connaissance du genre de personnes qui réclamaient qu'on les adresse par des versions tronquées de leurs noms de naissance. Il se pliait à ces occasions par courtoisie – tant qu'il ne s'agissait pas de forcer entre lui et un autre une camaraderie ou intimité qu'il était loin de ressentir – bien que cela ne l'enchantait guère. Il pouvait cependant sacrifier ses principes si ce n'était que pendant les quelques secondes où il devait prononcer des « Léo » ou autres « Bob. »

Personne ne semblait relever son léger inconfort quand le sujet venait à être abordé ; mais il avait l'habitude qu'on ne remarque pas les minimes subtilités de ses expressions faciales. Sans compter qu'il n'avait aucun désir de débattre sur le sujet.

Ceux qui se rendaient compte de sa position le plus rapidement, parfois sans même le questionner, étaient les enfants. C'était attendu : il était lui-même un enfant quand il associait encore cette pratique avec des émotions plus positives. Quand on s'arrêtait pour y réfléchir, les premières façons qu'avait un enfant de s'adresser à ses semblables étaient sous la forme de sortes de surnoms. Mère, Père, Maman, Papa... Autant de mots servant à désigner l'autre sans le nommer.

Il n'avait pas plus envie d'en débattre avec les enfants qu'avec les adultes, aussi acceptait-il gracieusement – et avec le sourire – de les appeler comme ils le voulaient. Amadoués par cette sollicitude, ils s'abstenaient – par respect ? par instinct ? – de le surnommer en retour. Ce qui lui convenait tout à fait.

Comme beaucoup trop de choses dans sa vie, le désordre y fut provoqué par un certain professeur dans un certain laboratoire dans une certaine capitale où il avait juré à son père des années plus tôt qu'il ne remettrait jamais les pieds.

Non pas qu'il ignorait déjà à l'époque qu'il ne croyait pas vraiment en ses paroles en l'air. Il soupçonnait que son père l'avait deviné également. Développer ce qu'il cherchait à développer sans passer par Illumis tenait du miracle. Ses contacts à Auffrac-les-Congères étaient bien motivés, et probablement trop dévoués, mais ils n'avaient pas le réseau suffisant pour s'affirmer dans le marché régional, ou tout du moins pas aussi vite que Lysandre l'espérait.

Le professeur, alors.

Il affublait tout un chacun de petits noms que tout le monde autour de lui semblait apprécier. Pas des diminutifs, non, plutôt des termes affectueux. Au début, Lysandre ne l'avait remarqué que quand il les adressait aux pokémons du laboratoire. Il était particulièrement attentionné envers sa carchacrok, qui se comportait en sa présence plus comme un ponchiot de salon que comme un reptile quasiment plus grand que lui et pesant le quadruple de son poids. Par conséquent, il n'avait pas trouvé sa tendance à l'appeler « Ma petite chérie d'amour » ou « Ma fifille adorée » très alarmante.

La première fois que Lysandre l'avait entendu ponctuer une de ses phrases adressée à son assistante d'un « Ma mignonne » complètement décontracté, en revanche, il avait grimacé malgré lui. Pourtant, la jeune femme n'avait pas cillé, et avait continué de lui sourire en discutant posément de leurs derniers sujets de recherche.

Sur le même ton, l'après-midi suivant, il avait hélé son assistant d'un « Mon chou » qui avait au moins eu le mérite de lui colorer les pommettes. Lysandre soupçonnait cependant son embarras d'être plus causé par sa présence en tant que témoin que par le surnom en lui-même. Le professeur, comme à son habitude, n'avait pas relevé sa gêne, emporté par l'élan de son enthousiasme pour ses propres travaux.

Une fois qu'il l'eut remarqué, Lysandre se surprit à y penser bien plus que nécessaire. Il n'aurait pas décrit ça comme une obsession, vraiment, tout au plus une lubie. Quand, lors de ses visites impromptues, il entrait dans le jardin pour apercevoir au loin le professeur Platane en pleine conversation avec un assistant, il s'approchait presque furtivement, comme à l'affût d'une bribe, d'un mot.

« Ma puce. »

« Mon beau. »

« Tu seras un ange. »

« Trésor. »

Il avait cessé depuis bien longtemps de prêter attention aux termes que le professeur utilisait pour ses pokémons, mais ça ne l'empêchait pas de les entendre constamment, ces petits noms dont il n'était de toute évidence que très peu avare. Lysandre en était arrivé à considérer la possibilité d'en mesurer la fréquence en notant chaque fois qu'il les entendait – la situation devenait donc problématique.

À contrecœur, dans une tentative de se libérer de son tourment, Lysandre se décida à aborder le sujet lors d'un de leurs dîners hebdomadaires au Café Lysandre. Le professeur venait tout juste d'engloutir en quelques bouchées la salade pourtant bien chargée que son hôte lui avait préparée quand Lysandre se racla la gorge.

— Professeur, j'aurais une question, si ce n'est pas indiscret.

Les yeux un peu rieurs, le professeur prit le temps de s'essuyer les lèvres avec sa serviette de table avant de répondre.

— Ça va dépendre de la question, je suppose, mais je suis tout ouïe, comme d'habitude.

Comme d'habitude, répéta Lysandre intérieurement. Il pressa ses doigts autour du pied de son verre à vin pour rester concentré sur le moment présent.

— Je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer que vous affectez une certaine, comment puis-je dire... familiarité avec les gens qui vous approchent, qu'ils soient vos employés ou non.

Le professeur lui jeta un coup d'œil curieux. Il avait remis son coude droit sur la table et jouait avec un petit morceau de carotte qui traînait encore dans son assiette.

— Ah ?

Lysandre fronça les sourcils.

— Hier, vous parliez à votre assistante–

— Tu m'espionnes ?

Le ton était joueur, mais le regard du professeur était un peu trop aiguisé pour affecter la nonchalance.

— Bien sûr que non, je passais près de vous quand j'ai entendu que vous lui disiez...

Bien loin de l'aplomb qu'il affectait quelques minutes plus tôt, Lysandre commençait à se demander s'il ne s'était pas jeté lui-même dans une embuscade.

— « Ma petite puce », je crois, était le mot, enfin, les mots employés.

Le professeur hocha la tête comme un maître d'école invitant son élève à développer sa pensée. Lysandre pinça les lèvres.

— C'est tout ? le professeur finit par demander, en l'absence de plus de détails. C'est ça qui t'intrigue ?

— Eh bien, marmonna Lysandre après avoir tenté en vain de desserrer sa cravate. C'est-à-dire... Cela me paraît quelque peu...

— Inapproprié ? Indécent ? Tu penses que je fricote avec mon assistante ?

L'expression de Lysandre devait être exceptionnellement mortifiée, car le professeur ne put retenir un petit ricanement.

— Non, dit Lysandre avec conviction. J'ai bien vu que vous utilisiez ce genre de... termes avec toutes les personnes qui viennent à votre contact. Je ne présume de rien...

Sa phrase mourut sur ses lèvres avant même qu'il n'ait décidé de comment la terminer. Le professeur le fixait toujours, la tête légèrement penchée, de la même façon qu'il aurait pu observer un tout nouveau spécimen fraîchement débarqué dans son laboratoire.

— Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Je suis, tu sais.

Il battit des bras dans une imitation un peu grotesque de sa tendance à parler avec les mains.

— Du genre démonstratif.

— Ce n'était pas un reproche.

Lysandre profita que la tension s'était quelque peu allégée pour retrouver sa contenance.

— J'étais simplement... curieux.

Le professeur haussa les épaules. Il portait une de ses habituelles chemises aux cols trop échancrés, accentués encore plus par son refus de les boutonner correctement. Lysandre cligna des yeux à défaut de faire semblant de ne pas remarquer la manière dont sa garde-robe mettait en avant la courbe de sa gorge.

— Les gens apprécient qu'on les apprécie. Et je ne suis pas assez idiot pour me comporter ainsi avec ceux qui ne vont pas l'apprécier.

Son mouvement de sourcils en dit long. Lysandre ne put se retenir de souffler du nez.

— Sur ce, le professeur continua avant de s'affaler complètement contre le dossier de sa chaise, je pense qu'il est grand temps qu'on passe au dessert, non ?

À défaut de trouver quelque chose à dire, Lysandre acquiesça et entreprit de les débarrasser.



Il n'aurait pas su dire si le changement subtil de comportement chez le professeur était dû à sa question ou si la situation était autrement complexe. Le professeur donnait toujours des surnoms à qui en voulait – et donc il n'en donnait aucun à Lysandre, qui n'en voulait pas. Chaque fois qu'il le faisait, lorsqu'ils étaient suffisamment proches pour que Lysandre l'entende, il avait la nette impression que le professeur prenait le temps de l'observer.

Ce qui, en soi, ne voulait rien dire. Le comportement en lui-même était trop anodin pour signifier quoi que ce soit, surtout quand leur relation n'avait pas changé outre mesure.

Pourtant.

Aborder le sujet de nouveau sonnait comme un aveu de faiblesse. Pire, Lysandre craignait que le professeur ne se méprenne et lui prête des intentions qu'il n'avait pas – ou qu'il interprète sa fascination comme quelque chose de plus pernicieux. Dans le doute...

Cette retenue ne lui servit à rien lorsque, quelques semaines après leur discussion initiale, le professeur tapota sa lèvre inférieure avec le dos de sa cuillère avant de demander, le plus naturellement du monde,

— Les surnoms te gênent tant que ça ?

Ils venaient juste de terminer le dessert – ou plutôt, le professeur venait de terminer son dessert. Lysandre avait renoncé à en manger plus d'une bouchée. Il lui en fallait rarement plus pour que sa tendance à l'autocritique lui coupe l'appétit. La conversation, jusque-là, avait tourné autour de la méga-évolution, et les difficultés du laboratoire Platane à réussir à trouver des dresseurs capables de leur fournir plus d'informations sur l'effet qu'elle avait sur les pokémons.

— Je vous demande pardon ?

— Les surnoms, répéta le professeur.

Il reposa sa cuillère contre le bord de son assiette.

— Je vois bien que ça te tracasse, donc ça me tracasse aussi, au final. J'aimerais bien comprendre.

— Ça ne me « tracasse » pas, répondit Lysandre d'un ton parfaitement mesuré. Toutefois, ce serait mentir que de dire que ça ne m'intrigue pas.

Le professeur sourit comme un persian satisfait de sa dernière prise.

— Hmm. J'avoue que l'idée d'intriguer le grand Lysandre de Lys, fleuron de la communication, mécène des temps moderne, renommé propriétaire du café le plus chic d'Illumis... est plutôt flatteuse, dit comme ça.

Malgré la note de sarcasme, la satisfaction du professeur paraissait sincère. Lysandre se permit de lui sourire en retour.

— Tout le plaisir est pour moi.

— Oh, je n'en doute pas.

Plus tard, Lysandre mettrait son incapacité à détourner son regard des profondeurs gris pâle des yeux du professeur sur le compte d'un ou deux verres de vin de trop. Il y avait certains plaisirs dont on ne pouvait décemment pas se priver, après tout.

Le professeur brisa le sortilège en battant des cils en direction de l'assiette encore pleine de son ami.

— Tu comptes manger ça ?

Avec un léger frémissement des lèvres, Lysandre ouvrit les mains pour lui indiquer que la voie était libre. Il ne se fit pas prier.

— Je crois que c'est le meilleur tiramisu que j'aie jamais mangé, s'émerveilla-t-il après sa seconde cuillerée de mascarpone. Tu as un vrai don pour le café.

— Paraît-il.

Le professeur pouffa, son souffle soulevant une nuée de cacao en poudre. Son amusement était toujours étrangement communicatif. Lysandre se surprit à se demander à quel point leurs échanges avaient rendu ses journées plus agréables, moins monotones. À quel moment il avait cessé de visiter le laboratoire parce qu'il voulait en apprendre du professeur et avait commencé à visiter parce qu'il voulait en apprendre sur le professeur.

Un matin clair, alors qu'il venait tout juste d'entrer dans le jardin du laboratoire, il avait entendu une des assistantes expliquer quelque chose à un très jeune stagiaire à ce sujet. C'était un phénomène attendu et habituel, avait-elle dit. Quand on vient pour la recherche, on reste pour l'homme. Elle avait ri alors, devant l'air ahuri de son interlocuteur, et ajouté qu'en vérité, la plupart du temps, tout le monde venait pour l'homme en premier lieu.

Ouvert. Accessible. Sociable. Des qualités que le professeur possédait assurément. Les surnoms n'étaient qu'une extension de ces caractéristiques.

Lysandre baissa les yeux pour observer sa propre réflexion dans son verre à moitié vide. L'absence de surnom pouvait-elle figurer un surnom en elle-même ?

Il pinça les lèvres.

— Les taxis passent encore, à cette heure ? demanda le professeur, la fin de sa question à moitié étouffée dans un bâillement. Pas sûr d'avoir le courage de tenter ma chance avec le métro.

Plus tard, Lysandre mettrait son manque d'hésitation sur le compte de l'inquiétude que lui causait l'idée de laisser un professeur un peu pompette batailler seul contre le réseau métropolitain d'Illumis. Sans oublier les verres de vin.

— Je vais vous raccompagner, dit-il, irrévocable.

Le professeur cligna des yeux lentement, comme s'il venait de se réveiller – ou s'apprêtait à se rendormir. Son sourire était légèrement incertain.

— J'imagine qu'il serait impoli de refuser.

Lysandre leva un sourcil.

— Vous savez comme j'ai horreur de l'impolitesse, Professeur.

Plus tard – une demi-heure après, pour être exact – alors que le professeur pressait son épaule contre son bras, puis sa joue, assis côte à côte dans un wagon vide, Lysandre décida qu'il n'avait de comptes à rendre qu'à lui-même. Comme en écho à ses pensées, le professeur laissa échapper un soupir d'aise.

À son retour, l'expression résignée sur le visage de Lysandre, déformée par la bouteille de vin à peine entamée qui trônait toujours sur leur table à moitié débarrassée, lui sembla vaguement ridicule. Il l'ignora.



La semaine suivante, le professeur accrocha sa veste au porte-manteau en arrivant, pivota sur lui-même pour faire face à Lysandre, et attrapa ses avant-bras à pleines mains.

— Tu permets, dit-il ; une affirmation, pas une question.

Quand Lysandre lui répondit en fronçant un peu plus les sourcils qu'à son habitude, le professeur se hissa sur la pointe des pieds pour l'embrasser. Ses lèvres étaient fraîches ; il devait faire froid. Lysandre se pencha vers lui pour prolonger le contact un peu plus longtemps.

— Trop grand, murmura le professeur contre sa bouche. Torticolis.

La paume de la main qui se glissa contre son cou pour le prendre par la nuque était encore plus froide. Lysandre frissonna, les lèvres à moitié entrouverte comme pour protester. La langue du professeur, en contraste avec le reste, était bien trop chaude. Ou peut-être était-ce la pièce toute entière qui devenait étouffante.

Quand ils se séparèrent, Lysandre mit quelques secondes avant de se redresser. Les yeux du professeur brillaient comme la surface d'un silex tout juste aiguisé.

— Bonne journée, dit Lysandre d'une voix rauque.

— Excellente ! répondit le professeur, ravi. Je meurs de faim.

Lysandre se racla la gorge. Il résista à la tentation de défaire sa cravate. À la place, il croisa les bras derrière son dos et se redressa un peu plus pour tenter de retrouver sa contenance.

— Le contraire m'aurait étonné.

Le professeur rit. Son visage, légèrement rosé, semblait illuminé de l'intérieur. Son attitude parfaitement détendue servit à calmer le trouble qui menaçait d'envahir l'esprit de Lysandre à tout moment, telle une vague achevant enfin d'éroder un rocher contre lequel elle s'écrasait depuis des années.

— Il y a toutes sortes de faims, dit le professeur.

Son regard était toujours aussi franc et ouvert, mais l'angle de sa bouche était légèrement anxieux, comme s'il était tout de même un peu embarrassé.

— Mais j'apprécie toujours le menu ici, continua-t-il. Même si la présentation laisse parfois à désirer.

Lysandre fronça les sourcils. Il bomba le torse inconsciemment, offensé malgré lui par l'insinuation qu'il y avait quelque chose à revoir dans ses préparations.

— Je ne suis pas certain de saisir l'étendu de votre métaphore, Professeur.

— C'est de ça que je parle. Le vouvoiement. « Professeur. »

Même en ayant rompu leur baiser, ils se trouvaient toujours à quelques centimètres à peine l'un de l'autre. Il n'y avait plus de main sur sa nuque, et pourtant une sensation fantôme y restait, qui n'était pas juste celle de sa cravate.

— Je viens de t'embrasser.

— Ce n'est pas...

— J'y pense depuis des semaines. J'attendais que tu fasses le premier pas, mais c'était peine perdue.

Lysandre passa sa langue sur ses lèvres. Le professeur la suivit des yeux, et ce seul regard – et son inébranlable intensité – suffit à le faire plier.

— Augustine, dit-il.

Le pouvoir des mots n'avait aucun secret pour Lysandre. Un mot pouvait parfois contenir une liste interminable de non-dits. Un surnom qui remplace une affection qu'on peine à ressentir, un lien qui ne se fait qu'à sens unique. Un titre qui maintient une distance entre deux personnes qui se tournent autour comme deux pokémons captifs d'une même cage rechignant à collaborer.

Les yeux d'Augustine se plissèrent en tandem avec son sourire satisfait.

Ses lèvres étaient tièdes, à peine réchauffées par leur contact avec celles de Lysandre, mais sa main avait absorbé la chaleur de sa nuque à une vitesse alarmante. Elle brûlait contre la parcelle de peau nue tel un fer rouge pressé contre une plaie neuve.

L'image, de cette marque laissée autour de son cou, la trace indélébile des doigts fins du professeur, à peine dissimulée par ses cheveux ou sa cravate, le hanta toute la soirée. La fièvre d'une maladie qui aurait mis bien trop longtemps à se déclarer. Un feu tapi sous les braises.

Qu'était-ce un surnom, finalement, si ce n'était une marque laissée sur les autres ? Chaque fois que Lysandre entendait ce mot qui avait bercé son enfance, il avait toujours une pensée pour son défunt père, pour leur relation gâchée, pour les attentes et le poids que sa mort avait laissé sur ses épaules.

Peut-être, se dit Lysandre alors qu'il se penchait à nouveau pour se repaître du délice des lèvres d'Augustine Platane, que ce qu'il craignait depuis le début, c'était de porter à nouveau une marque dont il ne pourrait plus jamais se défaire.

L'hélionceau échaudé...



S'il avait pu, Lysandre était intimement persuadé qu'Augustine aurait vécu au sein même de son laboratoire. Une tente plantée en plein milieu du jardin et un sac de couchage l'auraient sans aucun doute satisfait. Ce qui expliquait pourquoi son appartement était si étroit et rempli uniquement des éléments les plus basiques dont un être humain avait besoin pour survivre. La seule raison pour laquelle il possédait un cadre de lit au lieu de dormir à même le matelas était qu'il avait été laissé là par l'ancien locataire.

L'endroit n'était clairement pas prévu pour contenir plus d'une personne, et encore moins une personne au gabarit moyen et une autre bien plus grande et large que le reste de la population. Lysandre avait cessé de compter le nombre de fois où il s'était cogné contre l'embrasure d'une porte ou s'était retrouvé à moitié hors du lit en emportant les draps avec lui.

Malgré tout, force était d'admettre qu'il y avait quelque chose de réconfortant en la présence d'un autre être humain. Ses pokémons étaient des compagnons fort agréables, bien sûr, mais ils étaient de piètres interlocuteurs. Il pouvait difficilement discuter des derniers développements technologiques avec son némélios. Même si Orléans avait la politesse de l'écouter, ses contributions étaient plutôt inadaptées.

Distrait par ses réflexions, Lysandre sentit à peine Augustine se retourner contre lui dans le lit. Ils étaient couchés quasiment l'un sur l'autre ; c'était la seule façon qu'ils avaient trouvée pour tenir tous les deux sans risquer de s'éjecter dans la nuit. Les côtes de Lysandre étaient devenues un peu trop intimes avec ses coudes à son goût. Un maigre prix à payer pour pouvoir profiter de la sensation d'un corps chaud calé contre le sien.

Augustine l'embrassa dans le cou. Il jouait avec ses poils de torse du bout des doigts, sans vraiment tirer, la sensation de ses ongles contre sa peau ne parvenant pas encore tout à fait à tirer Lysandre de sa rêverie.

— Mon cœur, murmura Augustine.

Les deux mots résonnèrent dans le silence de la chambre aussi fort que s'il les avait criés. Lysandre tourna la tête vers lui, alarmé, au même moment où Augustine sembla se rendre compte de ce qu'il venait de dire.

— Ah.

— Augustine–

— Désolé. C'est sorti tout seul.

Il ne pouvait pas complètement le discerner à travers la pénombre, mais ses joues paraissaient avoir pris des couleurs. Le sang de Lysandre battait dans ses oreilles comme s'il avait douze ans et venait de recevoir une lettre d'amour.

— Non.

Les draps bruissèrent alors qu'Augustine se collait un peu plus contre lui, jusqu'à presque se retrouver couché sur sa poitrine.

— Non ? répéta-t-il d'un ton inquisiteur.

Lysandre détourna la tête pour fixer les volets de la fenêtre. À travers les fins interstices, on arrivait encore à entrevoir la lumière des lampadaires.

— Peut-être que mon opinion sur un certain sujet a évolué à ton contact, dit-il très lentement.

Le rire d'Augustine secoua tout son corps. Comme son visage était toujours niché dans le creux de son cou, Lysandre sentit le frottement de sa sempiternelle barbe de trois jours contre sa peau. Il ferma les yeux.

— Dit comme ça, on dirait que je t'ai eu à l'usure.

— L'argument mérite réflexion.

Augustine posa sa main contre sa hanche.

— Tu me fais beaucoup de peine en disant une chose pareille, mon cœur.

Un début de sourire aux lèvres, Lysandre affecta le ton que Malva avait l'habitude de prendre lorsqu'elle délivrait les nouvelles via l'holokit.

— « Le renommé et reconnu professeur Platane, déjà responsable du domptage d'une puissante carchacrok rapportée de ses voyages à Sinnoh, parvient à amadouer le plus grand et féroce némélios de Kalos. » Je vois déjà les unes des pires tabloïds.

— Je pense qu'on peut trouver plus grand et plus féroce, taquina Augustine avant d'embrasser le long de sa clavicule.

Lysandre entoura ses épaules d'un seul bras pour le plaquer contre lui complètement, déclenchant une nouvelle crise de rire qui cette fois les secoua tous les deux.

— C'est un défi, Professeur ?

— À prendre ou à laisser.

Sur ces mots, Augustine planta ses dents dans l'espace sensible où l'épaule se joint au cou, suffisamment profond pour lui arracher un grognement de surprise. Lysandre le serra un peu plus fort, jusqu'à le tirer vers le haut à deux mains pour pouvoir avoir de nouveau accès à ses lèvres. Augustine se laissa embrasser volontiers, ponctuant chaque baiser d'un mot doux que Lysandre s'empressait d'étouffer entre leurs deux bouches.

— Je n'imaginais pas qu'il existait autant de surnoms affectueux, s'étonna Lysandre, ensuite, une fois qu'ils se furent épuisés tous les deux.

— Je fais de mon mieux pour éviter les doublons, murmura Augustine, recroquevillé contre son torse. Mais « Mon cœur » reste mon préféré.

Lysandre passa ses doigts entre les mèches de cheveux noirs, leurs reflets bleutés attirant le peu de lumière qui restait dans la chambre.

— Mon cœur, essaya-t-il.

Les mots franchirent ses lèvres, plus un soupir qu'une déclaration. Il sentit Augustine sourire malgré tout, le léger tressaillement de sa joue sur sa peau.

— Hm, fit Augustine. Je crois que je préfère quand même « Professeur. »

Lysandre ne put retenir un rire surpris.

— Eh bien. Je suppose, comment dit-on, qu'il « n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. »

— Tu es bien placé pour le savoir, répondit Augustine gaiement. Mon grand.

Face à ce qui était tout de même assez proche de la vérité – non pas que cela lui déplaise – Lysandre décida, dans sa plus grande clémence post-coïtale, de lui laisser le dernier mot.