[Pokémon SwSh] Les nids qu'on abandonne
Jul. 30th, 2023 04:03 pmTitre: Les nids qu'on abandonne
Fandom: Pokémon Epée/Bouclier
Pairing: Liv/Shehroz
Rating: T
Résumé: L'odeur du charbon était imprégnée dans ses narines depuis longtemps maintenant.
Notes: Écrit pour un challenge sur
lepetitsalondecriture. Les contraintes étaient les suivantes : 1) Le thème : "Ecrire de l'Angst" 2) Texte entre 500 et 2500 mots 3) La mort n'est pas une délivrance donc pas de mort dans votre texte (mais les thèmes de la mort sont autorisés tant que personne ne meurt dans la fic) Le titre vient du poème La Mort des oiseaux de François Coppée alias l'origine de la fameuse phrase « les oiseaux se cachent pour mourir. » La fic est à vocation d'être lue comme shippy, mais on peut la lire comme gen aussi je pense.
Lien AO3: Ici.
L'odeur du charbon était imprégnée dans ses narines depuis longtemps maintenant. En fait, elle imprégnait à peu près tout son corps, à commencer par ses cheveux qui sentaient toujours vaguement la fumée. Ses ongles, autrefois impeccablement manucurés, avaient noirci, les particules sombres fixées sous la surface.
Tous les gens qu'elle croisait ces jours-ci se contentaient de faire semblant d'ignorer son état. Personne ne s'osait à lui faire de remarques depuis la fois où une employée de Macro Cosmos, qui voulait sans doute bien faire, lui avait demandé si elle avait besoin de quoi que ce soit.
Sans doute s'était-elle dite que la formulation passerait mieux, que si elle n'utilisait pas le mot « aide » ou ne mentionnait pas le fait que tout le monde la prenait pour une cinglée, Liv serait reconnaissante et accepterait de se reposer sur elle. À la place, tout ce que cette pauvre fille avait récolté, c'était une claque si cinglante qu'elle s'en était sortie avec trois longues griffures.
Liv n'avait besoin de rien. Rien qu'on puisse lui donner, tout du moins, parce que la seule personne à même de la soulager avait disparu depuis six mois, deux semaines et cinq jours.
Son pire souvenir n'était pas celui du désastre, du jour maudit où le président avait enfin décidé de dévoiler ses plans au grand jour pour qu'au final rien ne se passe comme prévu. Ce n'était pas non plus les jours suivants, les lourds interrogatoires, les terribles insinuations, devoir rester assise et se taire alors qu'on traînait M. Shehroz dans la boue, qu'on prétendait connaître ses intentions mieux que lui. Ce n'était même pas les regards pleins de pitié, la voix mielleuse de la thérapeute qu'on avait tenté de lui assigner, et qui lui avait expliqué avec douceur, comme si elle s'adressait à un petit pokémon perdu loin de son dresseur, qu'il n'y avait aucune honte à s'être laissé manipuler, qu'elle ne devait rien à un homme qui s'était servi d'elle pour de sombres desseins.
Non.
Son pire souvenir, celui qui la plongeait dans une rage impuissante, celui qui lui avait fait s'arracher les cheveux par poignées, celui qui, six mois, deux semaines et cinq jours plus tard, lui provoquait toujours des nausées telles qu'elle n'arrivait parfois pas à avaler quoi que ce soit pendant des heures et des heures, c'était le moment où elle s'était rendu compte qu'il n'était plus là.
La veille, il lui avait confié, un triste sourire au bord des lèvres, qu'il ne tenait que parce qu'elle était à ses côtés. Il était méconnaissable, les traits tirés, les yeux cernés, ses cheveux d'ordinaire si bien coiffés partant dans tous les sens. Il avait arrêté de se raser, il ne portait plus sa belle montre, confisquée par les autorités. Il avait maigri, trop vite, sa silhouette presque méconnaissable. Flétrie. Ses paroles, à cet instant, l'avaient rasséréné, elle qui s'inquiétait qu'il doute de sa loyauté, et elle s'était surprise à espérer qu'ils parviennent, avec le temps, à tenir tête, à retrouver une existence sinon paisible, au moins normale. Il y aurait un avant et un après, mais elle serait là pour l'épauler.
Tout ça pour finir abandonnée.
Laissée pour compte. Ignorée. S'il avait prévu de s'échapper depuis le début, s'il avait décidé qu'il préférait l'exil – pourquoi ne lui avoir rien dit ? Pourquoi lui mentir, lui faire croire qu'il voulait d'elle près de lui ? Pourquoi partir sans elle ?
Liv prit une grande inspiration.
Elle ne pouvait pas se permettre de craquer en plein milieu de la Mine de Galar, pas quand elle essayait de redorer le blason du président en son absence. Elle ferma les yeux, visualisa son propre visage dans son esprit, et força ses traits à se détendre jusqu'à reprendre son habituelle expression de parfaite neutralité.
Un des ouvriers qui s'affairait non loin d'elle la héla pour lui signifier que quelque chose nécessitait son attention. Elle revêtit le costume dans lequel elle était la plus à l'aise – la secrétaire, la superviseuse – et se dirigea dans sa direction.
Le train de ses pensées la rattrapa à la minute où elle se retrouva seule dans son appartement vide. Sa sucreine, d'ordinaire peu portée sur les sensibleries, lui jeta un regard inquiet de là où elle l'attendait, assise sur le canapé. Elle était devenue de plus en plus attentive et attentionnée au fur et à mesure que l'état de sa dresseuse empirait, tout en sachant pertinemment quelles limites il valait mieux ne pas franchir. Là où sa miasmax ne pouvait pas s'empêcher d'être trop envahissante, de vouloir l'entourer, la toucher, sans cesse vérifier qu'elle était toujours là, la pokémon de type plante se contentait de l'observer, comme un parent qui surveille son enfant un peu trop turbulent.
Cette dynamique inversée aurait sans doute dû pousser Liv à se sentir pathétique, mais elle avait dépassé ce genre de considérations depuis bien longtemps.
Elle avait survécu à la première semaine, après que son cerveau avait enfin admis que le président n'était plus là pour de bon, uniquement grâce à ses pokémons. Ensemble, elles s'étaient relayées pour s'assurer que Liv se nourrissait, qu'elle dormait au moins un peu, même si c'était par à-coups, qu'elle buvait. Une nuit, après des heures passées dans un état quasi-catatonique, le dos courbé, assise sur le bord de sa baignoire, c'était sa milobellus qui l'avait forcé à s'hydrater, versant l'eau directement dans sa bouche entrouverte.
Liv se rappelait à peine cette période, mais elles ne s'en souvenaient que trop bien. Sa sucreine lui fit un petit signe, un petit salut, auquel Liv répondit pour ne pas l'inquiéter davantage.
L'abandon en lui-même était une chose. Elle se sentait seule, dépourvue de but. Au tout début, elle s'était même sentie stupide, aussi naïve qu'elle savait qu'on disait qu'elle était, comme elle l'avait deviné dans le regard compatissant de sa thérapeute. Une petite fille candide, éblouie par un homme plein aux as qui avait enfin cru en elle, qui lui avait pris la main pour la sortir des tréfonds de son bureau poussiéreux et lui mettre des étoiles plein les yeux. Une abrutie finie qu'on avait laissé tomber comme une vieille chaussette qu'on jette aux ordures aux premiers tracas.
(Comme si c'était la première fois qu'elle avait fait face à un obstacle aux côtés du président.)
Au début, donc, elle s'était laissé aller à croire qu'on l'avait flouée, que c'était elle qui avait tort et que le président n'avait jamais vu en elle qu'un outil pour arriver plus vite à ses fins. Elle s'en était voulue, ensuite, d'avoir osé lui prêter des intentions si malfaisantes, mais elle avait fini par se pardonner aussi ce faux pas.
L'abandon était une chose. Ce qui la blessait vraiment, ce qui faisait trembler tout son corps et monter la bile dans sa gorge trop serrée, c'était l'incertitude.
Où était le président, à l'heure actuelle ? Que devenait-il sans elle ? Allait-il bien ? Était-il heureux ?
Songer qu'il était heureux sans elle était douloureux, bien sûr, mais c'était une douleur qu'elle pouvait supporter. S'il avait dû la sacrifier pour pouvoir se libérer de tout son fardeau, alors c'était pour le mieux.
Le véritable cœur du problème, la lame de fond qui revenait sans cesse pour la happer sous la surface, c'était qu'elle n'avait aucun moyen de savoir s'il était bien vivant.
Quelque chose aurait pu lui arriver, suite à sa disparition.
Il aurait pu faire une rencontre malencontreuse. Il aurait pu se perdre, se blesser. Il aurait pu tomber malade, plonger dans un coma profond, perdre l'usage de son esprit. Il aurait pu mourir de tant de façons qu'elle avait déjà perdu bien des nuits sans sommeil à les énumérer.
Surtout, pire que tout, l'idée qui la plongeait dans l'angoisse la plus noire...
Il aurait pu décider de partir pour mourir.
Comme un pokémon qui s'enfuit en sentant arriver le trépas afin d'épargner à son dresseur la peine d'assister à ses derniers instants. Plutôt que de faire face à l'opprobre, plutôt que d'affronter la haine et le mépris de tous ceux qui n'avaient rien compris à sa mission, à son noble but, peut-être le président avait-il préféré quitter ce monde de lui-même.
Prisonnière de ses pensées, Liv se rendit compte avec un léger sursaut qu'elle s'était dirigée machinalement dans la cuisine. Elle contempla les couleurs floues de sa réflexion brouillée dans le fond de l'évier en acier, vide de toute assiette ou couvert. Il n'y avait plus de couteaux dans ses tiroirs ; sa malamandre les avait tous retirés des mois auparavant.
Elle pressa sa paume contre le métal froid, vaguement humide, et contempla la crasse noire sous ses ongles rongés. Sa main se crispa jusqu'à se refermer en un poing tremblant. Sa vision se brouilla.
Qu'est-ce qu'il y avait de mal à être une petite fille naïve ? Qu'est-ce qu'il y avait de mal à souffrir d'avoir été abandonnée ? Si le président était mort, s'il n'allait plus jamais revenir, à quoi bon continuer cette mascarade ?
Une petite main s'appuya doucement contre son dos. Elle glissa jusqu'à l'entourer, bientôt rejointe par une autre. Liv serra ses paupières closes et tenta d'ignorer les larmes qui se détachèrent de ses longs cils pour s'écraser dans l'évier.
Sa sucreine ronronna contre elle. Le son habituellement enjoué, proche d'un rire en vibrato, résonna tristement dans la poitrine de sa dresseuse.
— Je suis désolée, murmura Liv, à défaut de pouvoir le dire à celui qui lui manquait tant. Je suis vraiment désolée.
Le président n'était pas mort. Tant qu'elle n'avait pas vu son corps, tant qu'il n'y avait eu aucune annonce à ce sujet, le président devait être bien vivant. Loin d'elle, sourd à ses appels, insouciant de l'état dans lequel il avait laissé son assistante, mais vivant.
Il fallait qu'elle se rattache à ça. Si le président était vivant, ça voulait dire qu'elle pouvait le retrouver. Ça voulait dire qu'elle allait le retrouver. Coûte que coûte.
Une fois face à lui, elle aurait enfin la réponse à ses questions. Elle saurait enfin s'il ne voulait plus d'elle, s'il souhaitait que leurs chemins se séparent. Alors, elle aviserait.
Liv prit une grande inspiration. Elle visualisa son propre visage dans son esprit. Elle força ses traits à se détendre jusqu'à reprendre son habituelle expression de parfaite neutralité.
Derrière son dos, sa sucreine laissa échapper un imperceptible soupir.
Fandom: Pokémon Epée/Bouclier
Pairing: Liv/Shehroz
Rating: T
Résumé: L'odeur du charbon était imprégnée dans ses narines depuis longtemps maintenant.
Notes: Écrit pour un challenge sur
Lien AO3: Ici.
L'odeur du charbon était imprégnée dans ses narines depuis longtemps maintenant. En fait, elle imprégnait à peu près tout son corps, à commencer par ses cheveux qui sentaient toujours vaguement la fumée. Ses ongles, autrefois impeccablement manucurés, avaient noirci, les particules sombres fixées sous la surface.
Tous les gens qu'elle croisait ces jours-ci se contentaient de faire semblant d'ignorer son état. Personne ne s'osait à lui faire de remarques depuis la fois où une employée de Macro Cosmos, qui voulait sans doute bien faire, lui avait demandé si elle avait besoin de quoi que ce soit.
Sans doute s'était-elle dite que la formulation passerait mieux, que si elle n'utilisait pas le mot « aide » ou ne mentionnait pas le fait que tout le monde la prenait pour une cinglée, Liv serait reconnaissante et accepterait de se reposer sur elle. À la place, tout ce que cette pauvre fille avait récolté, c'était une claque si cinglante qu'elle s'en était sortie avec trois longues griffures.
Liv n'avait besoin de rien. Rien qu'on puisse lui donner, tout du moins, parce que la seule personne à même de la soulager avait disparu depuis six mois, deux semaines et cinq jours.
Son pire souvenir n'était pas celui du désastre, du jour maudit où le président avait enfin décidé de dévoiler ses plans au grand jour pour qu'au final rien ne se passe comme prévu. Ce n'était pas non plus les jours suivants, les lourds interrogatoires, les terribles insinuations, devoir rester assise et se taire alors qu'on traînait M. Shehroz dans la boue, qu'on prétendait connaître ses intentions mieux que lui. Ce n'était même pas les regards pleins de pitié, la voix mielleuse de la thérapeute qu'on avait tenté de lui assigner, et qui lui avait expliqué avec douceur, comme si elle s'adressait à un petit pokémon perdu loin de son dresseur, qu'il n'y avait aucune honte à s'être laissé manipuler, qu'elle ne devait rien à un homme qui s'était servi d'elle pour de sombres desseins.
Non.
Son pire souvenir, celui qui la plongeait dans une rage impuissante, celui qui lui avait fait s'arracher les cheveux par poignées, celui qui, six mois, deux semaines et cinq jours plus tard, lui provoquait toujours des nausées telles qu'elle n'arrivait parfois pas à avaler quoi que ce soit pendant des heures et des heures, c'était le moment où elle s'était rendu compte qu'il n'était plus là.
La veille, il lui avait confié, un triste sourire au bord des lèvres, qu'il ne tenait que parce qu'elle était à ses côtés. Il était méconnaissable, les traits tirés, les yeux cernés, ses cheveux d'ordinaire si bien coiffés partant dans tous les sens. Il avait arrêté de se raser, il ne portait plus sa belle montre, confisquée par les autorités. Il avait maigri, trop vite, sa silhouette presque méconnaissable. Flétrie. Ses paroles, à cet instant, l'avaient rasséréné, elle qui s'inquiétait qu'il doute de sa loyauté, et elle s'était surprise à espérer qu'ils parviennent, avec le temps, à tenir tête, à retrouver une existence sinon paisible, au moins normale. Il y aurait un avant et un après, mais elle serait là pour l'épauler.
Tout ça pour finir abandonnée.
Laissée pour compte. Ignorée. S'il avait prévu de s'échapper depuis le début, s'il avait décidé qu'il préférait l'exil – pourquoi ne lui avoir rien dit ? Pourquoi lui mentir, lui faire croire qu'il voulait d'elle près de lui ? Pourquoi partir sans elle ?
Liv prit une grande inspiration.
Elle ne pouvait pas se permettre de craquer en plein milieu de la Mine de Galar, pas quand elle essayait de redorer le blason du président en son absence. Elle ferma les yeux, visualisa son propre visage dans son esprit, et força ses traits à se détendre jusqu'à reprendre son habituelle expression de parfaite neutralité.
Un des ouvriers qui s'affairait non loin d'elle la héla pour lui signifier que quelque chose nécessitait son attention. Elle revêtit le costume dans lequel elle était la plus à l'aise – la secrétaire, la superviseuse – et se dirigea dans sa direction.
Le train de ses pensées la rattrapa à la minute où elle se retrouva seule dans son appartement vide. Sa sucreine, d'ordinaire peu portée sur les sensibleries, lui jeta un regard inquiet de là où elle l'attendait, assise sur le canapé. Elle était devenue de plus en plus attentive et attentionnée au fur et à mesure que l'état de sa dresseuse empirait, tout en sachant pertinemment quelles limites il valait mieux ne pas franchir. Là où sa miasmax ne pouvait pas s'empêcher d'être trop envahissante, de vouloir l'entourer, la toucher, sans cesse vérifier qu'elle était toujours là, la pokémon de type plante se contentait de l'observer, comme un parent qui surveille son enfant un peu trop turbulent.
Cette dynamique inversée aurait sans doute dû pousser Liv à se sentir pathétique, mais elle avait dépassé ce genre de considérations depuis bien longtemps.
Elle avait survécu à la première semaine, après que son cerveau avait enfin admis que le président n'était plus là pour de bon, uniquement grâce à ses pokémons. Ensemble, elles s'étaient relayées pour s'assurer que Liv se nourrissait, qu'elle dormait au moins un peu, même si c'était par à-coups, qu'elle buvait. Une nuit, après des heures passées dans un état quasi-catatonique, le dos courbé, assise sur le bord de sa baignoire, c'était sa milobellus qui l'avait forcé à s'hydrater, versant l'eau directement dans sa bouche entrouverte.
Liv se rappelait à peine cette période, mais elles ne s'en souvenaient que trop bien. Sa sucreine lui fit un petit signe, un petit salut, auquel Liv répondit pour ne pas l'inquiéter davantage.
L'abandon en lui-même était une chose. Elle se sentait seule, dépourvue de but. Au tout début, elle s'était même sentie stupide, aussi naïve qu'elle savait qu'on disait qu'elle était, comme elle l'avait deviné dans le regard compatissant de sa thérapeute. Une petite fille candide, éblouie par un homme plein aux as qui avait enfin cru en elle, qui lui avait pris la main pour la sortir des tréfonds de son bureau poussiéreux et lui mettre des étoiles plein les yeux. Une abrutie finie qu'on avait laissé tomber comme une vieille chaussette qu'on jette aux ordures aux premiers tracas.
(Comme si c'était la première fois qu'elle avait fait face à un obstacle aux côtés du président.)
Au début, donc, elle s'était laissé aller à croire qu'on l'avait flouée, que c'était elle qui avait tort et que le président n'avait jamais vu en elle qu'un outil pour arriver plus vite à ses fins. Elle s'en était voulue, ensuite, d'avoir osé lui prêter des intentions si malfaisantes, mais elle avait fini par se pardonner aussi ce faux pas.
L'abandon était une chose. Ce qui la blessait vraiment, ce qui faisait trembler tout son corps et monter la bile dans sa gorge trop serrée, c'était l'incertitude.
Où était le président, à l'heure actuelle ? Que devenait-il sans elle ? Allait-il bien ? Était-il heureux ?
Songer qu'il était heureux sans elle était douloureux, bien sûr, mais c'était une douleur qu'elle pouvait supporter. S'il avait dû la sacrifier pour pouvoir se libérer de tout son fardeau, alors c'était pour le mieux.
Le véritable cœur du problème, la lame de fond qui revenait sans cesse pour la happer sous la surface, c'était qu'elle n'avait aucun moyen de savoir s'il était bien vivant.
Quelque chose aurait pu lui arriver, suite à sa disparition.
Il aurait pu faire une rencontre malencontreuse. Il aurait pu se perdre, se blesser. Il aurait pu tomber malade, plonger dans un coma profond, perdre l'usage de son esprit. Il aurait pu mourir de tant de façons qu'elle avait déjà perdu bien des nuits sans sommeil à les énumérer.
Surtout, pire que tout, l'idée qui la plongeait dans l'angoisse la plus noire...
Il aurait pu décider de partir pour mourir.
Comme un pokémon qui s'enfuit en sentant arriver le trépas afin d'épargner à son dresseur la peine d'assister à ses derniers instants. Plutôt que de faire face à l'opprobre, plutôt que d'affronter la haine et le mépris de tous ceux qui n'avaient rien compris à sa mission, à son noble but, peut-être le président avait-il préféré quitter ce monde de lui-même.
Prisonnière de ses pensées, Liv se rendit compte avec un léger sursaut qu'elle s'était dirigée machinalement dans la cuisine. Elle contempla les couleurs floues de sa réflexion brouillée dans le fond de l'évier en acier, vide de toute assiette ou couvert. Il n'y avait plus de couteaux dans ses tiroirs ; sa malamandre les avait tous retirés des mois auparavant.
Elle pressa sa paume contre le métal froid, vaguement humide, et contempla la crasse noire sous ses ongles rongés. Sa main se crispa jusqu'à se refermer en un poing tremblant. Sa vision se brouilla.
Qu'est-ce qu'il y avait de mal à être une petite fille naïve ? Qu'est-ce qu'il y avait de mal à souffrir d'avoir été abandonnée ? Si le président était mort, s'il n'allait plus jamais revenir, à quoi bon continuer cette mascarade ?
Une petite main s'appuya doucement contre son dos. Elle glissa jusqu'à l'entourer, bientôt rejointe par une autre. Liv serra ses paupières closes et tenta d'ignorer les larmes qui se détachèrent de ses longs cils pour s'écraser dans l'évier.
Sa sucreine ronronna contre elle. Le son habituellement enjoué, proche d'un rire en vibrato, résonna tristement dans la poitrine de sa dresseuse.
— Je suis désolée, murmura Liv, à défaut de pouvoir le dire à celui qui lui manquait tant. Je suis vraiment désolée.
Le président n'était pas mort. Tant qu'elle n'avait pas vu son corps, tant qu'il n'y avait eu aucune annonce à ce sujet, le président devait être bien vivant. Loin d'elle, sourd à ses appels, insouciant de l'état dans lequel il avait laissé son assistante, mais vivant.
Il fallait qu'elle se rattache à ça. Si le président était vivant, ça voulait dire qu'elle pouvait le retrouver. Ça voulait dire qu'elle allait le retrouver. Coûte que coûte.
Une fois face à lui, elle aurait enfin la réponse à ses questions. Elle saurait enfin s'il ne voulait plus d'elle, s'il souhaitait que leurs chemins se séparent. Alors, elle aviserait.
Liv prit une grande inspiration. Elle visualisa son propre visage dans son esprit. Elle força ses traits à se détendre jusqu'à reprendre son habituelle expression de parfaite neutralité.
Derrière son dos, sa sucreine laissa échapper un imperceptible soupir.